COULEUR CAFTAN

Autant le nom des couleurs était prodigieux, autant la science des coloris était d’un raffinement inouï et la variance des motifs dans les soies, les brocarts et la broderie d’une infinie inventivité.
Les couleurs gorge de pigeon, lumière du matin, bougie, abricot, coquelicot, amour des rois pour dire cerise, il faudrait en dresser un glossaire sous peine de perdre tout cela. Les couleurs étaient donc utilisées dans des harmonies d’une audace sans nom et il faudra attendre la virtuosité des coloristes modernes et surtout les techniques actuelles pour atteindre de pareilles insolences et de pareilles perfections esthétiques.
La juxtaposition des couleurs n’avait pas du tout un arrangement classique ou convenable.
Des couleurs très hautes, très fortes, très tranchées hurlant magiquement les unes à côté des autres faisaient la particularité des vêtements traditionnels, esthétique bien définie et impeccablement servie.
Il ne faut pas considérer cet usage de la couleur comme un fait non dominé.
La preuve en est quasi aristocratique : les dames vieillissantes, les filles qui n’ont jamais été mariées, les vielles filles, ne choisissaient dans leur habillement que des tons discrets, neutres, réservés. Il n’était plus de mise, passé un certain âge de porter trop de bijoux ou de se mettre des vêtements filetés d’or ou par trop éclatants comme si l’éclat justement ne pouvait être que celui de la femme jeune, ayant accès à tous les plaisirs et notamment celui de se savoir belle et de séduire.
Actuellement et sous nos yeux, les mêmes phénomènes sont toujours en vigueur : le spectacle de la rue est très démonstratif. Même les plus humbles jellabas sont de couleurs flamboyantes, visibles et attirantes.
Une théorie de femme dans la rue est souvent un bonheur pour les yeux ! Elles ont mis des jellabas et des foulards qui tous ensemble sont une débauche de couleurs allant du vert violent à un grenat sourd, des passementeries noires sur un tissu rouge, un jaune et un violet.
On peut donc prétendre sans risque d’erreur que c’était une véritable science, tout à fait aboutie, qui présidait à l’utilisation d’une, de deux ou d’une infinité de couleurs.
Roses garance, corail, turquoise, rouges, feu verts jade ou émeraude, ocre, pourpre, indigo.
Les noms des tissus sont également une fête de sons et de sens.
Les vêtements de dessous sont en johara, en nuances de perles, soie à rayures alternées de mat à motifs floraux et de brillant dans les couleurs claires, rappelant le jour des perles parfaites.
On serait bien en peine de traduire le tissu dit khomkha.
Par contre dounia-jat est un programme une proposition…
Littéralement la vie est arrivée…hallaza était problablement un tissu de soie à rayures et à textures très fluide et épaisse.
El melf est un classique tissu de laine épaisse et fine, ces appellations de tissus anciens sont une énigmedans leur choix et leur usage. Les femmes parlent encore de l’eau du tissu, le fond sur lequel est rappelée la décoration.
JP BERNES rapporte également les noms des tissus suivants, fantasque série d’allusions plus ou moins incongrues : laisse-moi l’admirer, revêts-moi et ne m’oublie pas, neige sur la montagne, la guérison de sa majesté, loin de moi Badiange, elle t’a arrosé, O pigeon mignon, les oiseaux dans le ciel...
 
Les vêtements des femmes variaient donc selon les saisons, les circonstances, la vie quotidienne et ses multiples occasions, les événements religieux et le mariage. Les différents vêtements de la mariée sont les plus beaux et les plus fastueux de toute la vie de la femme.
C’est ainsi à peu près que s’habillait la femme au 19eme siècle et début du 20eme siècle.
Les transformations les plus notoires ne se feront constater précisément qu’à partir des années quarante.
Elle portait comme dessous une tahtia, longue chemise fine, brodée généralement aux manches et aux bords et un saroual dit tekka, pantalon long prenant le mollet, brodé également sur les jambes et fermé par des cordelettes ou ceinturé par une écharpe brodée, merbet.
Par-dessus elle revêtait le kaftan ou caftan, ou quant il faisait très chaud une badhia sans manches.
Sur le kaftan ou caftan était mise la difna ou mansouria ou farajiya, vêtement transparent ou très fin. Ceinturée par une mdamma brodée ou un hzam généralement en soie brodée de fils d’or, ou même majdoul longue cordelière en soie, portant des babouches fines aux pieds ou des brodequins courts pour sortir, elle relevait ses manches par des cordons de soie tressés appelés selon les villes tassmir à Rabat, Takhmal à fes, Mchamer à Taza.
Ces cordons pouvaient également être faits en fils d’or, en tresse de laine, en longs cordeliers d’or et de pierreries.
Les coiffes étaient nombreuses dites « A la fleur », à Tanger, composées autour de sabnia dyel el ktib, élevées et compliquées comme el hantouz.
Les vêtements variaient assez peu d’une ville à l’autre et les spécificités étaient un attrait de plus, caractéristique de chaque région.
Les multiples raffinements résidaient dans les détails. Ainsi par exemple ce sont les boutons multicolores en passementerie qui sertissaient le milieu des kaftans ou caftans et les galons d’or qui donnaient une telle noblesse à ce vêtement essentiel.
Le travail des passementeries est une des merveilles pures de l’artisanat marocain et il permet des variations infinies.
Généralement les kaftans ou caftans en velours à immenses emmanchures dans les tons grenat, rubis, violine, amarante et garance avaient leurs couleurs démultipliées par des passementeries de soie rappelant l’une ou plusieurs des couleurs du tissu filetées d’or et surpiquées de broderies au fil d’or plus discrètement que sur des fonds de velours.